Pourquoi l'état « antiliant » de Heitler–London est-il triplet ?

Idée essentielle : dans la méthode de Heitler–London, le caractère liant ou antiliant est déterminé par la partie spatiale de la fonction d'onde, tandis que le caractère singulet ou triplet est déterminé par la partie de spin. Les deux sont reliés par le principe d'exclusion de Pauli.

1. Les deux configurations localisées

On part des deux configurations atomiques :

\[ A(1)B(2)=\phi_A(1)\phi_B(2), \] \[ B(1)A(2)=\phi_B(1)\phi_A(2). \]

Dans la première, l'électron 1 est décrit par l'orbitale de l'atome \(A\) et l'électron 2 par celle de \(B\). Dans la seconde, les rôles des deux électrons sont échangés.

Les deux combinaisons spatiales possibles sont :

\[ \Psi_+^{\mathrm{espace}} = \frac{A(1)B(2)+B(1)A(2)} {\sqrt{2(1+S^2)}}, \] \[ \Psi_-^{\mathrm{espace}} = \frac{A(1)B(2)-B(1)A(2)} {\sqrt{2(1-S^2)}}. \]

2. Échange des deux électrons

Lorsque l'on échange les électrons \(1\leftrightarrow2\), on obtient :

\[ \Psi_+^{\mathrm{espace}}(2,1) = +\Psi_+^{\mathrm{espace}}(1,2), \] \[ \Psi_-^{\mathrm{espace}}(2,1) = -\Psi_-^{\mathrm{espace}}(1,2). \]

La première fonction est donc symétrique dans l'espace et la seconde antisymétrique.

3. Le principe de Pauli impose l'état de spin

Les électrons sont des fermions. La fonction d'onde totale doit être antisymétrique :

\[ \Psi_{\mathrm{totale}} = \Psi_{\mathrm{espace}} \, \chi_{\mathrm{spin}}. \]

Il faut donc que le produit change de signe lorsque l'on échange les deux électrons.

Partie spatiale Partie de spin nécessaire État total
Symétrique Antisymétrique Singulet
Antisymétrique Symétrique Triplet

On obtient ainsi :

\[ \boxed{ \Psi_S = \Psi_+^{\mathrm{espace}} \, \chi_S } \] et \[ \boxed{ \Psi_T = \Psi_-^{\mathrm{espace}} \, \chi_T } \]

4. Où sont les spins parallèles ?

L'état triplet possède trois composantes possibles :

\[ \chi_{1,+1}=\alpha(1)\alpha(2), \] \[ \chi_{1,0} = \frac{ \alpha(1)\beta(2)+\beta(1)\alpha(2) }{\sqrt2}, \] \[ \chi_{1,-1}=\beta(1)\beta(2). \]

Dans les composantes

\[ \alpha(1)\alpha(2) \quad\text{et}\quad \beta(1)\beta(2), \]

les deux spins sont explicitement parallèles.

Dans la composante \(M_S=0\), \[ \frac{\alpha(1)\beta(2)+\beta(1)\alpha(2)}{\sqrt2}, \] les projections sur un axe donné sont opposées, mais l'état appartient tout de même au triplet : le spin total vaut \[ S=1. \] Le terme « triplet » ne signifie donc pas que les deux flèches sont toujours visiblement parallèles dans toutes les composantes ; il signifie que le spin total est \(S=1\).

5. Pourquoi la partie spatiale antisymétrique est-elle antiliante ?

Dans l'état spatial antisymétrique, les deux amplitudes sont soustraites :

\[ \Psi_-^{\mathrm{espace}} \propto A(1)B(2)-B(1)A(2). \]

Lorsque les deux électrons sont dans des situations spatiales comparables, les deux termes tendent à se compenser.

En particulier, lorsque les positions des deux électrons deviennent identiques,

\[ \Psi_-^{\mathrm{espace}}(\mathbf r,\mathbf r)=0. \]

La fonction d'onde possède donc un nœud d'échange : les deux électrons évitent davantage les mêmes régions de l'espace.

Cette antisymétrie réduit la densité électronique favorable dans la région internucléaire et supprime la stabilisation obtenue dans l'état symétrique.

La partie spatiale symétrique concentre davantage de densité entre les noyaux et donne l'état liant singulet. La partie spatiale antisymétrique crée une annulation et conduit à l'état répulsif, ou « antiliant », triplet.

6. Les électrons de spin parallèle ne sont pas attachés à un noyau précis

Il ne faut pas imaginer :

Les électrons sont indiscernables. L'état triplet complet est une superposition dans laquelle les étiquettes \(1\) et \(2\) n'ont pas de signification physique individuelle.

Par exemple, pour \(M_S=+1\), l'état complet est :

\[ \Psi_{T,+1} = \frac{ A(1)B(2)-B(1)A(2) }{ \sqrt{2(1-S^2)} } \alpha(1)\alpha(2). \]

Les spins sont parallèles dans la partie \(\alpha(1)\alpha(2)\), tandis que la partie spatiale est antisymétrique.

7. Résumé

État Heitler–London Partie spatiale Partie de spin Caractère
Singulet \(AB+BA\), symétrique Antisymétrique Liant
Triplet \(AB-BA\), antisymétrique Symétrique Répulsif / antiliant
Conclusion : l'état antiliant de Heitler–London est triplet non pas parce que l'on place manuellement deux électrons parallèles sur deux noyaux, mais parce que le principe de Pauli impose qu'une fonction spatiale antisymétrique soit associée à une fonction de spin symétrique. Cette fonction de spin symétrique est précisément l'état triplet.

Remarque : le mot « antiliant » est ici utilisé pour désigner la courbe répulsive associée à la combinaison spatiale antisymétrique. Il ne s'agit pas d'une occupation d'une orbitale moléculaire \(1\sigma_u\) au sens strict.